Jusqu’au concert du Pigalle Punk-Rock club

Résumé de l’épisode précédent : Jean-Claude Riche passe outre l’interdit du videur et se faufile dans une salle VIP à Montreuil. Il y croise Bob Fion, un prophète, mais doit fuir dans la honte à cause du prix des bières.

Plus personne ne m’appelle. Le récit de mes dernières aventures m’ont mis tricard pour l’intégralité du monde du rock. Ils ne veulent plus entendre parler de moi, ni me voir. Je prends trop de place, je gueule trop fort… Mais c’est pas à 45 ans que je vais changer. Je suis un galeux. Bientôt trois semaines que je suis dans mon jus. Bientôt deux semaines que je ne suis pas sorti de chez moi. Je marine comme une sardine. Quand je regarde les murs j’ai l’impression qu’ils bougent. Quand je les compte il y en a quatre, ils forment des angles droits. Mon frigo est blanc, il contient deux boîtes de taboulé et une grande bouteille d’eau vide, il fait tellement de bruit la nuit que je dois le débrancher. La douche goutte. Mon nouveau compteur électrique Linky diffuse des ultrasons qui m’empêchent de dormir. Mes voisins ont des enfants. Mon lit double occupe une place immense et se déplace la nuit quand je dors. Chaque jour je dois le pousser de nouveau contre les murs. L’ensemble de mes meubles me veut du mal. Je suis un loup blessé, seul dans sa tanière. Au fond de moi, je dois bien le dire, je fais moins le fier. Je sens que je suis fragile, que le monde du rock peut très bien tourner sans moi, m’oublier, que si je suis tout seul, que si je suis tout triste avec mes meubles, personne ne viendra me chercher. Alors je ressens, d’abord, comme une sorte de soulagement étrange, en recevant lundi, dans ma boîte mail La Poste, ce message :

« Salut Jean-Claude,

On commence par la bonne nouvelle : t’as gagné tes places de concert ! Tu es sur la liste de jeudi, il te suffira simplement de dire ton nom.

Et la mauvaise : il n’y en a pas… !

Musicalement,

Michael, pour l’équipe du Pigalle Punk-Rock Club »

Seulement voilà. Une chose retient mon attention dans ce mail : je n’ai jamais, et je dis bien jamais participé à un concours pour gagner une place de concert. C’est un truc de minable

pour auditeur de RTL2, ça ne m’intéresse pas du tout. On m’invite ou je m’invite, mais je ne participe pas à des concours comme un gros con de salarié de merde qui écoute la radio tous les matins après avoir pris sa douche et bu son café Monoprix. Monoprix mes couilles ! Là-dessus j’ai toujours été inflexible, et c’est pas à 45 ans que je changerai. Mais j’ai pas eu besoin de réfléchir longtemps : j’y vais… même si c’est le Pigalle Punk-Rock Club… Surtout parce que c’est le Pigalle Punk-Rock Club. Putain. Merde. Peut-être un des bars les plus underground du monde du rock. J’avais fait l’ouverture, à l’époque on pouvait manger des pizzas gratos en arrivant à l’heure. Alors je réponds, quelques mots, brefs, secs, nerveux comme une rafale d’AK47 : « Salut. C’est JC. Je serai là. »

Puis l’angoisse revient. Je ne veux pas venir seul au concert, comme la dernière fois à Montreuil. Les deux jours qui me séparent de jeudi, je descends mon répertoire téléphonique, un contact après l’autre, en évitant quand même la famille et l’ensemble du corps médical. Très peu répondent, bien sûr, ils n’ont pas envie d’être vus en ma présence désormais ; et quand ils répondent, ils font autre chose, disent-ils. Mais je m’en fous, je descends le répertoire et c’est pas la première fois que je fais ça, les uns après les autres, une tentative seulement, et en enchaînant rapidement. À la lettre M, cependant, je finis par joindre Boris Michel, un réfugié slovaque qui a fui la police politique poutiniste, paradoxalement rencontré lors d’un camp de vacances dans le Sud de la France. À l’époque, on avait parlé musique : Frank Sinatra, Led Zep, Line Renaud, le courant est passé direct. Alors ça ne m’étonne pas tant que ça qu’il me réponde, tandis qu’à F comme Jeanne Franprix et à H comme Hélène ça ne répondait pas du tout — alors que justement, ces deux-là, au prix d’une exception que j’ai regretté tout de suite, je les avais appelées deux fois. Quand Boris Michel répond (« Salut, qu’est-ce qu’y t’arrive ? »), je cale immédiatement le combiné entre l’oreille et l’épaule, j’allume une cigarette (« Attends, j’allume une cigarette ») puis, quand je sens que ça commence à bien tourner, qu’il va pas me raccrocher au nez comme à une merde en prétextant la visite de sa cousine ou en imitant le bruit d’un modem 54k (il dit : « Dis donc ça fait longtemps, tu fais quoi en ce moment ? »), je suis pris d’une espèce de frénésie et je commence à laver la vaisselle, ce qui complique considérablement la communication. Entre la cinquième assiette et le début de ma meilleure poêle (soit au milieu de ma troisième cigarette), on convient de se retrouver un peu avant le concert.

Le jour même, je n’y tiens plus, je trépigne. Mon horloge est lente. Enfin, le jour décroît et je décampe. Très vite, je suis dans le métro. Pas n’importe quel métro : Paname. Pas n’importe quelle ligne : ligne 2. Celle qui va de Belleville à Porte Dauphine en passant par Pigalle. Des voyous qui commencent jusqu’à ceux qui ont réussi, comme disait mon grand-père. Je ne vais pas vous faire un dessin, on ne ressort pas de la ligne 2 comme on ressort du thé dominical chez mémé. Ding dong, Barbès. Je sors. La folie, les rues tenues par les dealers de came et les sorciers maliens. Mais j’ai l’habitude, il en faut plus pour m’abattre. Boris Michel m’attend au coin de la rue ; avec étonnement je constate qu’il a revêtu un polo vert « Ralph Lauren ». Boris Michel est décidément un homme de paradoxes. Nous marchons ensemble, j’apprends qu’il a commencé des cours de management des réseaux au CNAM. « Pourquoi pas toi ? » me dit-il, « tout le monde peut y arriver ». J’explose de rire. « J’appartiens au rock’n’roll mon gars ». « Comme tu veux ».

Trop pris par notre discussion enflammée, nous ne remarquons que trop tard l’étrange brouillard qui nous entoure ; sans faire attention, nous avons laissé ce nuage argenté et totalement irréel nous envelopper. Autour de nous les formes deviennent grises et étrangères. Alors qu’il n’y jamais de brouillard à une telle latitude. Nous sommes tout simplement beaucoup trop bas sur le globe terrestre, c’est un non-sens géographique. Pendant plusieurs minutes, on continue comme ça, maintenant le cap tant bien que mal. Quand le brouillard se dissipe enfin, nous comprenons que nous avons dévié de notre route. Il s’agit là d’un phénomène inexplicable : le triangle des Bermudes parisien…

Toujours est-il qu’on ne rigolait plus. Il fallait faire escale. Nous nous sommes précipités dans le premier troquet qui s’est présenté à nous : « Le Pigalle ». Le nom en jetait à mort et on reniflait d’emblée l’atmosphère de vieux loups de mer, l’atmosphère de Pigalle totalement dingue. Et pourtant quelque chose ne tournait pas rond. Le traquenard était presque trop bien tendu. Des hommes en costume, d’autres carrément casual Friday, hantaient le lieu de leur présence malsaine. Tous mangent des hamburgers, plat favori de la bourgeoisie parisienne dynamique et décontractée qui vote Emmanuel Macron en regardant des séries anglo-saxonnes, voire japonaises pour les ingénieurs chez France Télécom. Michel Boris se crispe. Je veux éviter l’irréparable, et j’ordonne le départ. Mais à peine avions nous fait un pas qu’un type se présente et nous tend avec condescendance sa carte de présentation : Jean-Yves Bâtard. Une carte de présentation. Ridicule, dégueulasse. De quel droit Jean-Yves Bâtard juge-t-il Jean-Claude Riche ? Saisi de rage, je prends sa carte et je la mange sa putain de carte, je la mange devant lui. Il comprend qui je suis. Nous nous barrons en claquant la porte. Assez d’atermoiements, assez de demi-mesures, il faut agir. En moins de deux, nous arrivons au bar du concert : le Pigalle Punk-Rock Club.

Qu’elle est loin, l’heure des pizzas gratuites, l’heure où dans une lumière tamisée on échange quelques blagues autour d’une table, et les voix résonnent dans le bar encore vide… Le bar est plein, hurlant, plein de femmes et d’hommes jeunes, et qui boivent des bières. Malgré l’heure tardive (20h30, déjà… à se demander ce qu’on a foutu tout ce temps, tout ça pour faire 500 mètres. Quand j’étais jeune je faisais le chemin en 10 minutes…), le concert n’avait toujours pas débuté. Qu’importe, le lieu est beau, il respire de cette atmosphère si singulière. La musique ? Je vous laisse deviner… Weather Report, Oasis, Eric Clapton, les plus grands standards de rock’n’roll…

Avec Boris Michel on s’est mis au bar. J’ai pas de monnaie ; sympa, il m’avance le coup : une bière blonde, bien aérée ; il m’avance aussi le deuxième ! On commence à tanguer au zinc et le capitaine derrière le bar nous met quelques vodkas en plus, agrémentées de caramel. Quel délice ! Nous sommes ivres morts. Boris Michel a un projet. Il veut acheter un pavillon à Chennevières-sur-Marne et, là-bas, fonder une famille. Il y aurait un piano dans le couloir, des coussins sur le canapé — toujours aux mêmes endroits les coussins. Je m’oppose en tout point à ce projet qui me semble contraire au monde du rock. Je lui expose mon projet, à savoir quitter mon travail et vivre dans des chambres d’hôtel, uniquement des chambres d’hôtel, au mois, en vivant d’articles traitant du monde du rock, ceci, donc, sans fonder de famille. « Il y en a déjà plein des familles », je luifais remarquer. Je pense à Hélène et à sa famille. En attendant le concert a déjà commencé. On n’a pas fait gaffe, nous, comme des cons ! J’interpelle, sans hésiter un instant, une femme aux cheveux courts qui vient de passer la porte avec un air absent.

« Salut, eh, t’as bien aimé le concert là, c’était bien le concert ?

– Le pogo était très violent, il y avait des types vraiment hargneux. J’ai pris beaucoup de coups. Mais c’était bien hein, rajoute-t-elle soudain, ça a apaisé mon sentiment de culpabilité… »

Et elle s’en va, elle pensait à autre chose en disant ça, comme si elle avait une idée bien précise en tête. Chacun son avis sur le pogo. « Pour moi le pogo c’est tout simplement le meilleur du rock » je m’exclame à voix haute, sortant de mes méditations. Avec Boris, sur ces bonnes paroles, nous quittons le comptoir pour attaquer les choses sérieuses.

Nous sommes entrés dans la salle et tout était vrai. Ce qui m’a marqué, avant même la violence et dès le premier abord, c’était la sexualité partout, libérée des valeurs juives et chrétiennes qui l’avaient trop longtemps étreinte de leurs mains atroces. Pourtant, personne n’avait de relations sexuelles dans cette salle et j’irais pas jusqu’à dire que ça puait le fion, mais enfin ça sentait l’aisselle mon gars, et ça faisait pas semblant. Autant dire qu’on respirait — on respirait littéralement la liberté. Comment t’expliquer cette ambiance ? Dangereuse comme une seringue sale, violente comme un flash d’héro, jubilatoire comme une montée de MDMA, bestiale comme une étreinte clandestine dans les toilettes d’un rade pourri, libérateur comme l’orgasme d’un adolescent découvrant l’onanisme. La foule massée au pied de la scène remuait en cadence, tellement bien que les gens paraissaient collés ensemble, comme une grosse tarte à la myrtille qu’on n’aurait pas encore découpée, bien qu’on en devine déjà facilement les différents morceaux…

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