Je suis le rock

Résumé de l’épisode précédent. Jean-Claude Riche arrive en retard. Après bien des péripéties, il atteint le bar VIP des journalistes. C’est là que le sentiment de sa mission le trouve.

C’est vrai qu’une fois là-dedans, je suis resté un moment en carafe. Ça carburait sévère dans ma tête, et je suis resté debout comme un con. Enfin je veux dire, on peut réfléchir en marchant, pas vrai ? C’est même la meilleure manière d’attraper les idées, comme des poissons que l’on pêche. J’ai observé la scène, j’étais très impressionné. Souvent, en discutant avec les gens par exemple, on sent un immense respect dans le monde du rock pour les critiques du rock, écrivains du chaos qui défient les vagues insaisissables du rock’n’roll avec leur calepin ; leurs idées sulfureuses et bien arrêtées, fumant du chanvre et se nourrissant d’algues vermeilles. Ben là c’était pareil, ils n’avaient pas de calepin mais ils n’arrêtaient pas de bavarder, les gars. Ils buvaient de la bière blonde. L’atmosphère était électrique.

Je me suis pas laissé démonter pour autant. J’ai sorti mon dictaphone, et croyez-moi, j’avais le coeur en feu. Qui interroger, maintenant ? Mon choix s’est porté sur un homme qui m’a paru brave et robuste. La trentaine appuyée, un air bien portant, une calvitie naissante que dénonçait avec fièvre un catogan qui suggérait quelqu’un avec une certaine carrure ; exactement ce que je voulais. Il dialoguait avec véhémence avec ses amis, qui l’écoutaient en souriant. Et puis c’est mon heure de chance : je le vois s’éloigner après une dernière phrase prononcée un peu plus forte que les autres. Je fonce, je charge, je m’interpose, je le chope au passage !

« Salut, je suis Jean-Claude Riche, et toi t’es qui ?

– Moi c’est Bob, Bob Fion, je suis journaliste.

– Bob Flon ? Je n’avais pas bien entendu.

– Pas Flon, Fion. T’es dur d’oreille ou juste mou du cerveau ?

– Bob Fion putain, comme un truc du cul quoi, merde.

Le mec est chaud cacahuète. Comme a dit Steve Jobs avant de mourir : « Oh Wow, oh wow, oh wow. » Je me débine pas et j’enchaîne :

– T’es allé au concert ? T’en as pensé quoi ?

– Laisse-moi te dire mon gars. Le rock est mort. Il est dead. Raide mort, aussi mort que James Dean est froid dans son putain de cercueil. Je te le dis comme je le pense mon gars. Je te la fais à la franchette, sans entourloupe. Les yeux dans les yeux, l’être pour la mort, comme Coluche sur sa moto, ouais… Toi t’es un type, tu vas me comprendre. Putain !!! Putain, y a qu’ Eric Clapton qui pourrait — éventuellement — nous sauver. Ce mec c’est Dieu. Parce que Dieu avait une guitare, et ouais mon pote, ahahah. Si j’aime cette merde tu me demandes ? Attends, tu crois que je vais à ce putain de concert pour écouter un putain de groupe ou je sais pas…? T’as pas entendu ? Tu serais pas un peu mongol dans tes oreilles ? Ahahah. Le rock est mort mec… La réalité est devenue une vaste blague. Ahahah, excellent putain ! Life is a joke… J’étais juste venu prendre une pinte de bière blonde et discuter avec mes potes putain. Je rentre chez moi, je vais m’écouter un bon disque d’Eric Clapton. Ou peut-être une instru de Brian Eno. Ce génie. Ce mec a bossé avec Bowie.

Puis il est reparti comme le vent se lève, brusquement et sans un regard pour le passé. J’ai regardé Bob s’éloigner en comprenant qu’il avait vécu des sacrés trucs. Il m’a bien fait flipper en tout cas. Il ose dire des trucs qu’on n’ose pas dire et ça, ça c’est fort ; surtout pour moi qui écrivais « le rock est pas mort » dans les toilettes de mes parents, et dans tant d’autres toilettes après eux. J’avais les boules au fond ma gorge, la tête qui tourne, le vertige… Je m’agrippe au comptoir, je râle, je pleure, je suis un loup blessé… Je hurle à la mort… Mort le rock, raide mort putain, mort comme David, comme Lemm’, comme Prince… Bon c’est peut-être pas la fin non plus en même temps, il reste Eric Clapton et on peut compter sur lui… Je suis le rock, j’ai pensé, et ça allait un peu mieux. Ce qu’il m’a dit, c’était comme une bombe dans ma tête, comme s’il avait appuyé sur un détonateur, je ne sais pas. Je me sentais révolté par ce qu’il venait de dire, pour sûr — mais en même temps exalté, excité même. « C’est un putain de prophète, ça c’est clair », j’ai marmonné.

Je me suis claqué au bar, j’ai commandé une bière. Bam ! Y a eu un problème à ce moment-là, enfin je crois que j’ai pas bien saisi le truc, le serveur m’a dit : « Six euros steuplé. » Euh ??? Pardon, on est au bar VIP d’une salle de rock ou au Fouquet’s ??? Le fils de pute m’avait jugé à ma gueule. Petit rappel, hein : j’ai pas d’argent. Zéro, nada, nichts. C’est là que mes années d’entraînement et ma longue connaissance de la jungle urbaine ont payé. Le geste sûr, je sors mon GSM et, le compulsant, réponds au mec : « Ah putain, merde, je dois y aller… ma meuf… » Je me suis cassé dans la dignité, rapidos, de justesse. J’ai couru à l’extérieur en regardant par terre pour ne pas croiser les yeux du monde du rock. Il ne reste plus qu’à espérer que ça n’arrive jamais à ses oreilles. Il faisait quand même vachement froid dehors. Beaucoup trop d’humiliations dans la vie de Jean-Claude Riche en ce moment. C’était difficile, mais une pensée m’a fait tenir malgré tout : « Fion aurait fait la même chose en ces circonstances. Il aurait gardé la tête froide. Il aurait tenu. Il aurait continué. » So… Rock on…