Introduction

 Je suis arrivé à Montreuil un poil en retard. Une affreuse histoire de ticket de métro qui ne marche pas, enfin je vous la fais courte, une sale histoire. Ça présageait rien de bon mais j’avais pris le wagon le plus proche de la sortie, je suis sorti confiant. J’ai dévalé, tout rouge, la route jusqu’à la salle de concert. C’est là que ça s’est corsé. Méchamment. Quiproquo, on ne se comprend pas, je n’arrive pas à passer en tant que journaliste. Soi-disant j’avais pas d’accred’, le truc était pas clair… L’embrouille, la sale embrouille. En plus, j’avais dépensé mes derniers euros pour une pinte de bière blonde. Pas de thune, pas d’entrée, c’est comme ça que ça marche mainte-nant. Pis tu penses bien, tous ces radins de rockeurs m’auraient pas filé un radis. Ils sont contents avec leur bière blonde, toi tu peux crever. J’ai tenté de négocier mais le videur était intraitable, il m’a dit : « Y a des mecs, y disent non. Tu connais ce genre de type ? Ben peut-être que, moi, ben peut-être que je suis le roi de ces types. » Il m’a liquéfié comme une merde. J’étais bien dèg’. Je pouvais pas rentrer quoi, j’étais comme un lion en cage devant la porte de sa cage. N’empêche. Quitte à être rock’n’roll, autant l’être jusqu’au bout, putain — voilà ce que j’ai tout de suite pensé. Sois un homme mon fils. Sois toi-même. Fais-le. Juste fais-le.

En tremblant, je suis passé par derrière. Ils avaient claqué là un mur, mais un peu d’escalade y suffit. Aussitôt passé, je me mets à ramper — ça servait à rien, y avait personne. Pas un garde, rien. Je suis rentré comme un clandestin, comme un putain de Roumain bien vénère. Ahahah, j’étais passé par derrière — par derrière ! « Je les ai bien enculés en somme », je me disais même ; j’étais super content. J’avais niqué le système. C’était extrême. Je marchais, sautant un peu, courant parfois, mais je restais méfiant. Je longe les murs tout jaunes. J’ouvre la première porte qui se présente et — j’y croyais pas — je me retrouve dans le bar VIP pour les journalistes ! Woooooooh ! 59-VIP-59 ! Un vrai jackpot de ducasse ! Le saint des saints ! J’y étais, j’allais apprendre à ces videurs à respecter mon autorité, je tenais ma revanche sur tous ceux qui n’avaient pas cru en mon blog sur la culture kebab. On m’a humilié, on m’a insulté à cause de mes belles baskets, mais maintenant moi aussi j’étais un journaleux, j’allais en boire des coupes de champ’ gratos, j’allais en pisser du papelard (comme ils disent). J’allais faire trop mal avec ma belle plume.

Fallait pas laisser s’échapper l’occasion. J’ai eu cette idée de génie, le truc qu’on n’a pas souvent tenté : j’allais balancer un papelard bien chelou, vous concocter une mixture aphrodisiaque psyché-perché à base de David Lynch et de boucles d’oreilles de la vache qui rit. Tu te rends compte que je suis censé écrire sur ce concert, qu’on m’a refusé l’accès, et tu te rends compte que j’ai niqué le système ? Moi je commençais à m’en rendre compte. Les choses sont pas claires, les personnes ne sont pas ce qu’on croit qu’elles sont. Elles sont différentes. On sent des manigances terribles ! C’est à ce moment-là que j’ai connu ma mission. Il y aura un nom et une méthode. Les musiciens sur scène, on va pas dire, c’est total respect, maximum tolérance et la belle musique… Mais y a le reste, les autres situations, les non-dits, les personnages qui ne disent pas leur nom… On va enfin savoir ce que foutent ces mecs, qui les financent, où ils vont, ce qu’ils peuvent, ce qu’ils espèrent. Aussi, lorsque la nuit tombera, je sortirai comme une hyène dactylographe. Armé de mon enregistreur Olympia 90, j’interrogerai ceux qui passeront. J’en lâcherai pas un, je multiplierai les entretiens, les enquêtes, je mettrai ma vie en danger. Mais très positif et sans blabla. Je veux rien vous cacher. Je vais ouvrir les vieux placards du garage punk, je vais vous montrer ce qui se tapit dans les water-closets du monde du rock. Et c’est clair que dans ces chiottes y aura plus d’OD que de PQ, mais telle est la vie dans le monde du rock selon Jean-Claude Riche.